retour aux mots sauvages

Découvert avec Ils désertent, nouveauté de la rentrée et présenté ici, j'avais envie de poursuivre la lecture de cet auteur, si inspiré par la question de l'Homme au travail, un sujet qui me passionne.

Retour aux mots sauvages, publié en 2010, ne pouvait que m'attirer : un titre métaphorique pour aborder la souffrance au travail, s'inspirant du cataclysme France Télécom.
Dans ce court roman, l'auteur parvient à rendre avec acuité la désespérance de celui qui perd, avec son métier, son utilité, son identité, le sens de ses gestes quotidiens.

Nous suivons pas à pas un homme sans prénom, si ce n'est celui, factice, qu'il lui a fallu adopter pour son nouveau job. Cinquante ans, électricien, il a dû abandonner son boulot manuel pour celui de téléconseiller.
Abandonner les mains pour la bouche, délaisser les outils pour s'affubler du casque téléphonique.
L'effacement de son nom est à l'image de celui de sa place : ubuesque et inexorable.
La stérilité des phrases pré-machées de son script, la vacuité de son existence, soudain privée de sens... Tout est décrit avec une précision, un réalisme, que vient pourtant sublimer la musique des phrases, le souffle de cette écriture qui déjà m'avait touchée dans Ils désertent.
L'auteur parvient alors à faire sourdre une humanité qui résiste, discrètement, dans un mouvement salvateur, tirant le lecteur vers une espérance, sans jamais se départir de son réalisme implacable.

Après, les mots n'ont plus d'importance. Aucune importance, le directeur qui parle taux de suicides et qui affirme que ce n'est pas pire qu'ailleurs, le ministre qui suppute que le climat social est finalement assez apaisé. Mensonges en songes ou vérité hantée par ce qui se dit, s'échange, s'accélère, forme une actualité reprise, ressassée, journalistes, psychologues, sociologues, hommes de la rue, ménagères de moins de cinquante ans, minorités exclues, majorité incluse, citadins avisés, provinciaux écartés, pékins moyens, la boule de mots s'agglomère, enfle, grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, phrases éclatées, assassines, disséquées, reprises, comparées. On lit des commentaires idiots, des opinions tranchées, on rit parfois pour conjurer sa peur.