la-saison-de-l-ombre

Voici un texte puissant, qui donne à entendre l'histoire de la traite négrière par la voix singulière de ceux qui sont restés.

Ces femmes, à qui l'on a arraché les fils, les maris.
Ces villageois décimés par des voisins, qui jusque là entretenaient des relations commerciales cordiales, soudain animés d'obscurs desseins.
Ces captifs abassourdis, accablés face au destin inintelligible qui les attend.

D'origine Camerounaise, Leonora Miano manie une langue riche et imagée, nous plongeant au coeur de l'Afrique Subsaharienne, au rythme des rites et des croyances, ponctuant son écriture de termes doualas pour mieux décentrer le lecteur, l'immerger dans le grande stupeur vécue par des personnages vibrants.

"Dans cette solitude choisie, le femme invente une mystique de la mémoire où le sentiment est un acte, quelque chose de plus puissant qu'une force créée par la nature. Ce qui existe naturellement ne devient bon ou mauvais qu'au contact d'une volonté. Il n'y a que de rares exceptions à cette règle. Or, ce qui est en elle à présent, c'est précisément de vouloir, comme cela ne lui était jamais arrivé. (...)
C'est d'être nommé qui fait exister ce qui vit. En énonçant le nom de son fils aîné, elle le ramène chez lui, y consolide sa présence. C'est ce que devraient faire toutes les mères, toutes celles dont on attend les fils...."

"Sa nuit est agitée. Elle s'y débat comme un insecte pris dans une toile d'araignée. Bien des épreuves sont encore à venir, elle le sait. Si sa présence est découverte, on lui rasera peut-être le crâne. On lui passera le métal à la cheville. Elle saura alors ce qui retient les captifs en ce lieu. Ce qui les empêche de s'élancer sur les chemins, n'importe lesquels, pourvu qu'ils reprennent possession d'eux même. La rumeur de l'eau se mêle aux interrogations. Des cris venus de la bâtisse rocheuse s'y associent. Le repos d'Eyabe n'est qu'un long tremblement."

Un roman poignant, qui bouleverse, remue, passionne. De quoi donner envie de découvrir d'autres titres de cet auteur, qui explique en post face, avoir été inspirée par une enquête sur "La mémoire de la capture" réalisée par Lucie-Mami Noor Nkaké, pour le compte de l'UNESCO. A la lecture de ce rapport de mission, elle dit y avoir "trouvé la confirmation de très anciennes intuitions, qui devenues obsessionnelles, irriguent (sa) proposition littéraire".
Le site de Leonora Miano est accessible ici pour explorer son univers.